vendredi 19 juin 2015

Le Mexique, un coupe-gorge pour les migrants : « Ce fut le pire jour de ma vie »

Par Madeleine Penman, spécialiste du Mexique à Amnesty International 

Chaque année, des milliers de migrants originaires d’Amérique centrale effectuent un long et périlleux trajet passant par le Mexique pour se rendre aux États-Unis, dans l’espoir d’y trouver une nouvelle vie ou d’échapper à la violence dans leur pays d’origine.


Pour beaucoup, ce périple est extrêmement dangereux, et des dizaines d’entre eux deviennent les victimes de bandes criminelles violentes tandis que certains disparaissent sans laisser de trace. Ceci est l’histoire d’Elias*, l’un de ceux qui ont eu la chance d’en réchapper.

Fragile, sérieux, essayant de tout son cœur de faire bonne figure, Elias, 17 ans, lève les yeux vers moi et son sourire s’efface lorsqu’il me raconte comment il a failli être tué. Comment il s’est enfui et a marché dans l’impitoyable désert mexicain pendant 12 heures sans eau ni nourriture.

Il était à peine capable de mettre un pied devant l’autre.

« Mon dieu, s’il est temps pour moi de mourir, je vais m’asseoir ici. Mais, si ce n’est pas le cas, donne-moi la force de marcher », s’est-il dit, pensant que ce jour serait le dernier de sa vie.

Le 2 juin, Elias, originaire du Salvador, et 12 autres migrants d’Amérique centrale, se sont retrouvés dans le désert à la frontière entre le Mexique et l’Arizona après avoir échappé à une attaque brutale aux mains de deux hommes lourdement armés.

Les 13 rescapés voyageaient avec un groupe de 100 migrants qui ont été forcés à s’arrêter en cours de route à Caborca, dans l’État mexicain de Sonora, lorsque l’une de leurs camionnettes est tombée en panne.

Alors que plusieurs hommes essayaient de réparer le véhicule, Elias a vu deux individus armés en tenue militaire s’approcher d’eux avec agressivité. Une pluie de balles s’est alors abattue.

Au milieu des hurlements et du chaos, des gens ont couru dans toutes les directions, essayant à tout prix de sauver leur vie.

L’horreur s'empare du visage d’Elias lorsqu’il revient sur ces moments.

« Ce fut le pire jour de ma vie », a-t-il dit.

Lorsqu’ils ont entendu le bruit terrifiant des coups de feu, Elias et les autres ont couru jusqu’à ce qu’ils rencontrent des résidents locaux qui leur ont apporté de l’aide.

Les autorités locales les ont rassemblés et ont déclenché une procédure d’expulsion vers leur pays d’origine.

Ce qui leur est arrivé est désormais si commun au Mexique que cela n’a même pas fait les gros titres des journaux locaux.

Chaque année, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants entreprenant le dangereux périple menant aux États-Unis en passant par le Mexique se font voler, attaquer, enlever, torturer et même tuer par de violentes bandes criminelles qui opèrent le long de cet itinéraire migratoire, et travaillent souvent en collusion avec les autorités locales. De nombreux autres migrants « disparaissent », et leurs proches restés au pays ne sont pas en mesure de se mettre à leur recherche car ils ne disposent pas des ressources ou des papiers requis pour se rendre au Mexique.

Selon des chiffres officiels relayés par les médias après avoir été obtenus par le biais de demandes effectuées en vertu de la liberté d'accès à l'information auprès de l’Institut national des migrations, entre 2013 et 2014, le nombre d’enlèvements de migrants a décuplé, et 62 plaintes ont été enregistrées en 2013 et 682 en 2014.

Ces chiffres ne sont que la partie émergée de l’iceberg, car de nombreux cas ne sont pas signalés du tout. Redoutant des représailles ou une expulsion, de nombreux migrants décident de ne pas porter plainte.

Mais ces chiffres alarmants ne donnent qu’un aperçu de l’ampleur et de la gravité de cette crise invisible. Les informations parcellaires et l’absence de volonté politique requise pour lutter contre les bandes criminelles et les autorités corrompues derrière les homicides et les disparitions ne font qu’aggraver la situation.

Elias est assis dans un centre de détention, et ignore ce que la vie lui réserve mais refuse de baisser les bras.

« Le but que je me suis fixé est de faire quelque chose de ma vie, pour que plus personne ne puisse m’humilier ni me regarder de haut. J’avais déjà essayé de me rendre aux États-Unis une fois auparavant, sans succès. Mais après ce qui s’est passé cette fois-ci, je veux juste rentrer chez moi et tout oublier », a déclaré Elias, des larmes roulant sur le visage.

*Les noms ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes concernées.

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