mercredi 29 avril 2015

« Lorsque j’ai été secouru, j’ai eu l’impression de renaître » – Voici l’histoire d’Ali

Une délégation d’Amnesty International vient tout juste de rentrer de l’île italienne de Lampedusa et de Sicile, après avoir recueilli les témoignages de migrants, de réfugiés et de demandeurs d’asile, sauvés en haute mer dans les eaux de la Méditerranée.


Au cours des deux dernières semaines, on craint que des centaines de personnes n’aient perdu la vie en mer, plus de 10 000 personnes ayant été secourues. Beaucoup ont des histoires douloureuses à raconter. Voici celle d’un jeune Somalien qui a perdu son ami au cours d’un périple terrifiant qui a duré au total plus de trois mois. Amnesty International s’est entretenue avec lui dans un centre d’accueil à Lampedusa, moins d’une semaine après qu’il a été secouru, le 17 avril. Son nom a été modifié à sa demande.

Mon nom est Ali et je viens de Somalie. J’ai 15 ans.

Lorsque j’avais neuf ans, j’ai été séparé de ma famille et emmené vers la capitale, Mogadiscio, où j’ai vécu avec mes amis dans le quartier de Yaaqshiid. Là, j’ai appris l’anglais et j’ai travaillé comme cireur de chaussures pour les soldats.

Il y a un peu plus de trois mois, j’ai quitté la Somalie. Les problèmes sont légion là-bas – les combats, la sécheresse, la famine. Je veux une vie meilleure, j’aimerais aller en Norvège.

Je voyageais avec un ami. Son père a payé pour que nous puissions faire tous deux ce périple, à travers le désert, depuis la Somalie jusqu’en Libye. Le voyage fut long et pénible, nous avons traversé plusieurs pays dans un pick-up – l’Éthiopie, le Soudan et la Libye. Mon ami ne s’en est pas sorti. Il est tombé de l’arrière du pick-up, parce que les passeurs fonçaient à travers le Sahara.

Les passeurs ont arrêté le véhicule et nous nous sommes précipités pour voir s’il allait bien, mais ce n’était pas le cas. Nous l’avons enterré dans le désert. Il avait 19 ans. Plus tard, lorsque j’ai appelé son père pour lui annoncer la nouvelle, nous avons eu une conversation très douloureuse.

Trois mois après avoir quitté la Somalie, nous sommes arrivés à Tripoli. On y est restés environ une semaine, dans une grande maison, avec beaucoup d’autres personnes. Les passeurs ont installé les Somaliens et les Érythréens dans des maisons différentes. Ceux qui nous gardaient captifs étaient de très mauvaises personnes, ils frappaient mes amis. Ils avaient des armes, des gros calibres et des pistolets.

L’homme qui avait le bateau m’a demandé plus d’argent pour faire la traversée jusqu’en Europe : 1 900 dollars américains (environ 1 750 euros). Mais je n’avais pas d’argent, et pas de famille pour payer. Alors d’autres personnes dans la maison m’ont aidé à rassembler assez d’argent pour tenter la traversée.

Cet homme nous a menti ; il nous a dit que c’était un bateau en fibre de verre, alors que c’était un bateau pneumatique, en plastique.

Avant de partir, il y a eu un accident dans la maison où nous étions retenus à Tripoli. Certains des migrants cuisinaient sur du gaz, et d’autres fumaient tout près. Une bonbonne de gaz a pris feu et a explosé : 10 personnes sont mortes. Nous les avons enterrées à Tripoli.

Et 22 personnes, toutes originaires d’Érythrée, ont été grièvement blessées, elles étaient complètement brûlées. Les passeurs les ont fait grimper de force dans le bateau de toute façon.

Nous sommes montés à bord du bateau le 16 avril dans la soirée, et avons quitté Tripoli vers minuit. Nous étions plus de 70 personnes, dont les blessés graves. En tout, il y avait 45 Somaliens, 24 Érythréens, deux Bangladais et deux Ghanéens.

Vers 9 heures ou 9h30 du matin, de l’air a commencé à s’échapper du bateau. Les passagers se sont rués vers l’avant pour exercer une pression sur le trou. Nous avons utilisé un téléphone satellite pour demander de l’aide. Nous avons attendu six heures avant de voir arriver le bateau de sauvetage.

Ces six heures furent les pires instants de ma vie. Je pensais que j’allais mourir. Les gens priaient à voix haute, implorant le pardon de Dieu.

Vers 15 heures, le bateau de sauvetage est arrivé – un bateau gris de la Garde des finances italienne.

J’ai eu l’impression de renaître.

Mes amis qui se trouvaient dans le bateau vont tous bien, mais les blessés étaient vraiment très éprouvés après ce voyage. Une femme originaire d’Érythrée a succombé à ses brûlures. Une autre femme qui avait un fils de deux ans était grièvement blessée, et d’autres passagers sur le bateau ont pris son enfant. Cette mère et son fils ont été séparés à leur arrivée à Lampedusa*.

Maintenant nous avons un abri et de la nourriture, nous remercions Dieu de nous avoir sauvés. Et nous remercions l’Italie.

Beaucoup de gens meurent. Mais les habitants de Somalie vont continuer de partir : dans mon pays, il n’y a pas de paix, pas de travail.

Ici, à Lampedusa, j’ai vu un panneau qui m’a plu. Il dit que les gouvernements devraient protéger des vies, pas des frontières. J’aimerais demander aux gouvernements de le mettre en pratique.

* Amnesty International a pu confirmer auprès du personnel du centre d’accueil de Lampedusa et du directeur de l’hôpital local que la femme érythréenne blessée et son enfant ont plus tard été réunis en Sicile.


Un bateau de la Garde des finances qui a secouru des migrants arrive au port de l’île italienne de Lampedusa.
© EPA

Le portail du centre d’accueil pour migrants, réfugiés et demandeurs d’asile à Lampedusa, en Italie.
© Amnesty International

Des migrants marchent le long de la route poussiéreuse qui mène du centre d’accueil à la ville de Lampedusa.
© Amnesty International




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