vendredi 20 mars 2015

Crimée. La péninsule de la peur

Par Bogdan Ovcharuk, attaché de presse d’Amnesty International Ukraine @goddan

Un mois avant le premier anniversaire de l’annexion de la Crimée par la Russie, Bogdan Ovcharuk, attaché de presse d’Amnesty International Ukraine, s’est rendu sur place avec une équipe de chercheurs afin de procéder à une évaluation de la situation des droits humains. Ils étaient particulièrement désireux de rencontrer des Tatars de Crimée, dont la vie a connu d’énormes changements au cours de l’année écoulée.

À l’abri de la neige, du vent cinglant et de l’oppressant ciel gris, nous nous sommes assis dans un café tatar situé devant le tribunal de Simferopol, regardant le présentateur des informations de la principale chaîne télévisée russe parler des derniers événements en Russie. C’est devenu la norme, et ce n’est pas surprenant car les chaînes ukrainiennes ne sont plus les bienvenues.

Nous étions venus à la rencontre d’Elmira Ablyalimova, épouse d’Akhtem Chiygoz, un militant tatar de Crimée, avant une audience dans le cadre du procès de celui-ci. Ses proches et son avocat n’avaient été informés de la tenue de l’audience que quelques heures auparavant. Son avocat n’a pas pu se rendre sur place et Akhtem Chiygoz a donc été privé de son droit à une défense adéquate.

« Tu as eu le temps de prier ? »

Akhtem Chiygoz est accusé d’avoir organisé des émeutes, incité à la violence et d’être à l’origine d’homicides lors d’affrontements entre militants pro-ukrainiens (pour la plupart des Tatars de Crimée) et pro-russes, près du Conseil suprême de Crimée, le 26 février 2014.

Elmira nous a expliqué ce qui lui est arrivé le lendemain de l’arrestation d’Akhtem. Quelqu’un a frappé à la porte tôt le matin. Lorsqu’elle a ouvert, 18 hommes armés se sont précipités à l’intérieur.

« Ils sont arrivés chez nous à 7 h 30 et ont exigé que je les laisse entrer. Je leur ai demandé de me laisser un peu de temps pour m’habiller, mais ils ont dit que j’avais deux minutes ou ils tireraient sur le chien. Quand ils sont arrivés, un d’entre eux m’a demandé sur un ton moqueur "Tu as eu le temps de prier ?" »

Elmira n’a pas été autorisée à contacter qui que ce soit. Elle a décrit comment ils se sont moqués d’elle tout en fouillant la maison.

« Lorsqu’ils m’ont demandé la preuve de ma relation avec mon mari, j’ai répondu que nous étions unis par un mariage musulman. L’un d’entre eux m’a dit qu’il en avait 20, des mariages comme ça. Ils riaient tous très fort. Ils se sont ensuite mis à fouiller dans mes affaires personnelles. J’ai 40 ans, et en tant que femme, citoyenne et musulmane, je n’ai jamais ressenti une telle humiliation de toute ma vie. »

Sur le chemin du tribunal, nous avons retrouvé un large groupe de Tatars de Crimée - des amis, parents et associés d’Akhtem Chiygoz. Bien qu’ils n’aient été informés de la tenue de l’audience que quelques heures auparavant, ils s’étaient rapidement réunis afin de manifester leur soutien.

Lorsque nous sommes arrivés, on nous a dit que nous n’étions pas autorisés à entrer dans le tribunal.

« C’est une audience publique. Pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à entrer ? », a demandé un Tatar d’âge moyen à un garde de sécurité.

L’huissier nous a dit que la salle d’audiences allait fermer et que tous les sièges étaient déjà pris.

À l’intérieur, le tribunal a décidé de prolonger la détention provisoire d’Akhtem Chiygoz jusqu’au 19 mai.

Sur un ton de défi, Elmira nous a dit : « Cette procédure a été ouverte contre mon mari pour la seule raison qu’il est le dernier responsable restant qui puisse influencer les opinions et unir les Tatars de Crimée. Deux de nos principaux dirigeants se sont vu interdire par les nouvelles autorités de venir en Crimée. »

Muselés par les actes d’intimidation


Nous avons plus tard visité les locaux de la chaîne télévisée tatare ATR, que 30 hommes masqués et armés avaient récemment perquisitionnés.

Cette chaîne est l’un des rares médias indépendants en Crimée et la seule chaîne au monde qui diffuse des programmes en tatar de Crimée.

Lilya Budjurova, une des responsables de la chaîne, a décrit ce qui s’est passé : « Ils ont dit qu’ils voulaient nos enregistrements vidéo des événements du 26 février 2014. Nous avons proposé de les leur donner volontairement, parce que nous n’avons aucun secret. Ils ont répondu que nous aurions pu les cacher, et qu’ils allaient donc fouiller nos locaux et nos serveurs informatiques, et que chaque employé serait palpé individuellement. »

« Un homme s’est approché d’une femme et l’a menacée d’une arme. Bien entendu il n’a pas tiré et n’avait sans doute aucune intention de le faire, mais la perquisition avait clairement pour but de nous intimider. Ils avaient besoin de faire la démonstration de leur puissance ; ils avaient besoin de parcourir notre territoire avec des armes. »

Résistance non violente

Les disparitions, morts suspects, fouilles et arrestations, ainsi que les hommes armés sans insigne marchant dans les rues en tenue de camouflage et les mesures visant à museler les médias ont véritablement semé la peur et le désespoir parmi les Tatars de Crimée.

La détention et la disparition de responsables communautaires, les manœuvres de harcèlement visant Mejlis (l’organisation représentant les Tatars), et les interdits pesant sur les rassemblements publics ne donnent pas grand espoir que cette peur disparaisse bientôt.

« Le mouvement national des Tatars de Crimée est fondé sur le principe de la non-violence », m’a expliqué Elmira.

« Toutes nos actions sont non violentes - rassemblements, actions de protestation et manifestations - pour la défense des droits de notre peuple. Malheureusement, aucune famille tatare ne se sent en sécurité en Crimée actuellement. Alors notre tâche principale - la condition de base - est d’arriver à vivre en sécurité sur notre territoire et à faire rétablir de manière inconditionnelle nos droits en tant que peuple autochtone de Crimée. »

L’ampleur de la tragédie vécue par ces personnes est inimaginable. Malgré la déportation des Tatars de Crimée ordonnée par Joseph Staline et la mort de la moitié de la population, la force qui a permis aux Tatars de Crimée de survivre ne cesse d’étonner. Ils sont chez eux, et ils sont déterminés à défendre leurs droits. C’est cette solidarité et cette unité des Tatars de Crimée qui anime l’espoir qu’un jour ils puissent vivre sans peur et exercer leurs droits.

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