jeudi 19 février 2015

Guerre en Syrie : Le Conseil de sécurité des Nations unies n’est-il qu’un forum de discussion ?

Par Diana Semaan, chargée d’action sur la Syrie à Amnesty International.

L’information selon laquelle la Syrie s’apprête à mettre un terme aux bombardements aériens contre Alep pendant six semaines a fait naître une lueur d’espoir inespérée pour les millions de Syriens pris au piège de combats incessants qui ont causé des souffrances et des pertes terribles.




Mais alors que je lisais cette nouvelle inattendue ce matin, je n’ai pu m’empêcher de repenser aux événements ayant eu lieu il y a exactement un an. À l’époque, les membres du Conseil de sécurité des Nations unies avaient adopté à l’unanimité la résolution 2139, qui exigeait que toutes les parties au conflit mettent un terme aux attaques menées sans discrimination et aux attaques directes contre des civils, relâchent les détenus et autorisent l’acheminement d’une aide humanitaire faisant cruellement défaut.

Cette résolution a été une véritable percée après un long blocage au sein du Conseil de sécurité, et avait pour objectif de soulager un peu les nombreux Syriens se trouvant dans des situations désespérées.

J’étais à New York à ce moment-là et, tout comme aujourd’hui, je me sentais optimiste. Le simple fait que le monde soit prêt à demander officiellement que toutes les parties au conflit respectent les civils était une avancée remarquable.

Un an plus tard, cependant, ces paroles fortes n’ont pas débouché sur grand chose. La résolution des Nations unies a été complètement ignorée par le gouvernement syrien.

La vie en Syrie reste cauchemardesque.

Les attaques directes contre les civils et les attaques menées sans discrimination se poursuivent à un rythme effréné. J’ai récemment parlé avec Farah, une femme vivant dans la ville d’al Raqqa - à 160 kilomètres au nord d’Alep - qui est désormais contrôlée par le groupe se désignant sous le nom d’État islamique.

Elle m’a dit que pendant quatre jours à la fin du mois de novembre, des avions de guerre du gouvernement syrien avaient lancé 21 frappes contre des zones résidentielles, tuant et blessant au moins 87 civils.

La voix de Farah tremblait au bout du fil lorsqu’elle a décrit comment sa fille, grièvement blessée, a été tirée des décombres après qu’un avion de guerre gouvernemental a fait feu sur leur domicile le 28 novembre.

« Nous étions tous chez nous quand un missile s’est soudainement abattu sur la maison vers midi. J’ai pu prendre mon fils et m’échapper avant que la maison ne s’écroule, mais je n’ai pas pu secourir ma fille qui était dans la salle de bains.

Farah n’avait pas connaissance de la présence de cibles militaires dans le quartier résidentiel où elle vivait.

Ce même jour, le ministre syrien de l’Information, Omran al Zoubi, a nié que les forces gouvernementales attaquaient des civils à al Raqqa, ou même qu’elles prenaient des civils pour cible en général. Certains diront que ce sont peut-être des frappes lancées par la coalition dirigée par les États-Unis contre l’État islamique qui ont atteint la maison de Farah, mais après avoir enquêté, j’ai découvert que les avions de la coalition n’effectuaient pas d’opérations à al Raqqa le 28 novembre.

Al Raqqa n’est pas la seule ville ayant subi des attaques aériennes.

Mohammad, un militant vivant à Alep, m’a dit que certains quartiers contrôlés par l’opposition étaient devenus des zones fantômes. La majorité des civils ont fui les attaques aériennes, menées notamment à l’aide de barils d’explosifs, et ont cherché refuge en Turquie.

Les barils d’explosifs sont des bombes cylindriques fabriquées localement, non guidées et remplies d’objets métalliques et d’explosifs. Ils sont généralement largués par des hélicoptères. Il est donc extrêmement difficile de viser une cible précise avec ceux-ci et ils font souvent des victimes civiles. Le Centre de documentation sur les violations, un groupe local recensant les abus, a publié les noms de 2 568 civils tués par des attaques aériennes depuis l’adoption de la résolution 2139 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Pendant que des milliers de civils subissent ces attaques aveugles, des centaines de militants politiques, défenseurs des droits humains, travailleurs humanitaires et journalistes pacifiques sont visés par des manœuvres visant à les contraindre au silence.

Beaucoup se trouvent désormais en détention.

La dernière arrestation en date est celle de Louay Hussein, militant politique et auteur. Son épouse m’a dit qu’il avait été appréhendé en novembre non loin de la frontière libanaise.

Louay Hussein était à la tête du mouvement politique « Construire l’État syrien », une organisation tolérée par le gouvernement el Assad.

Il a cependant été arrêté pour avoir publié le 24 juin 2014 un article dans lequel il avait écrit que l’« État syrien s’effondre et part en lambeaux ».

Louay Hussein est actuellement jugé par le tribunal pénal de Damas pour « affaiblissement du sentiment national » et « affaiblissement du moral de la nation ». D’autres militants pacifiques du Centre syrien des médias et de la liberté d’expression, dont Mazen Darwich, Hussein Gharir et Hani al Zitani, sont détenus depuis trois ans sur la seule base de leurs activités en faveur des droits humains. Ils doivent passer en jugement devant le tribunal antiterroriste pour « diffusion d’informations sur des actes terroristes ».

Des militants et d’autres civils sont attaqués de toutes parts.

Il n’est pas surprenant que les groupes armés eux aussi fassent fi de la résolution de février du Conseil de sécurité, continuant à enlever des militants pacifiques, des journalistes et des défenseurs des droits humains ; et à attaquer sans discernement les civils à l’aide de mortiers, de roquettes et de voitures piégées dans des zones contrôlées par le gouvernement.

En janvier 2015, le président el Assad a déclaré pendant un entretien avec le réseau Foreign Affairs que son gouvernement continuerait à combattre les terroristes. Il n’a pourtant ni expliqué, ni mentionné le fait que des centaines de milliers de civils ont déjà été tués. En février, il est allé encore plus loin et a nié que son gouvernement utilise des barils d’explosifs – ce que prohibait clairement la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies de l’an dernier. Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement syrien n’ait pas fait la preuve de sa volonté de respecter les demandes énoncées dans la résolution, en particulier à la lumière des dernières déclarations du président.

Il est crucial désormais que le Conseil de sécurité des Nations unies passe aux actes, les différentes parties n’ayant pas tenu compte de sa résolution. Il doit imposer un embargo sur les armes au gouvernement syrien, et saisir la Cour pénale internationale.

De même, tous les États doivent cesser de transférer des armes et de soutenir financièrement l’État islamique et d’autres groupes armés responsables de violations graves du droit international relatif aux droits humains et du droit international humanitaire. Les attaques menées sans discrimination et les attaques directes contre les civils, les exécutions, la torture et les enlèvements doivent cesser.

Enfin, les envoyés spéciaux des Nations unies en Syrie, en Russie, en Iran, en Arabie saoudite, au Qatar, en Turquie et dans les pays occidentaux doivent user de leur influence et exercer des pressions constantes sur le gouvernement syrien et les groupes armés non étatiques afin de les inciter à respecter la résolution 2139.

Les pays pouvant influer sur la crise syrienne doivent aux millions de Syriens affectés par ce conflit de garantir un avenir pacifique pour leur pays.

Les Syriens n’ont pas besoin de paroles creuses.

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