vendredi 13 février 2015

Debaltseve sous les tirs

© Amnesty International
De Joanne Mariner, conseillère principale sur la réaction aux crises à Amnesty International 

La phrase « Que dieu nous garde et nous protège » est écrite sur un tableau noir dans un des nombreux abris de fortune utilisés pour se mettre à l’abri des bombardements à Debaltseve, un nœud ferroviaire stratégique en Ukraine orientale.



Plus d’une centaine de personnes – dont des enfants et des personnes âgées – viennent se réfugier sur place pendant les pilonnages. Le cessez-le-feu signé récemment devant entrer en vigueur à minuit samedi 14 février, il n’y aura pas d’accalmie entretemps car les forces rebelles soutenues par la Russie essaient de prendre le contrôle de la ville et de redessiner les premières lignes du conflit.

Ces dernières semaines, les pilonnages et attaques à la roquette aveugles – tactique privilégiée dans le cadre du conflit en Ukraine – se sont fortement intensifiés. Les civils de Debaltseve, une ville de front dont l’Ukraine conserve à peine le contrôle, vivent dans la peur.

Les hostilités ont commencé à Debaltseve fin juillet 2014, ce qui signifie que cette ville vient d’endurer six mois de bombardements quasi-continus. Mais les résidents affirment que ces dernières semaines ont constitué la pire période de ce conflit. Depuis début janvier, une crise humanitaire aiguë ajoute à la détresse de la population. Les lignes électriques ont été coupées ; il n’y a plus d’eau courante, et les magasins et marchés ont fermé.

Compte tenu de la rudesse de l’hiver ukrainien, vivre à Debaltseve est presque impossible.

Et pourtant, comme je l’ai découvert quand je me suis rendue dans cette ville la semaine dernière, Debaltseve est loin d’être déserte. Lorsque je suis descendue dans des sous-sols surpeuplés remplis de lits, j’ai rencontré des personnes qui espéraient survivre aux combats en restant sous terre. Elles dépendaient de l’aide humanitaire pour se nourrir, récupéraient de l’eau dans des flaques boueuses, se blottissaient sous des couvertures, et brûlaient des bouts de bois pour rester au chaud.

« Nous vivons comme des souris », s’est exclamée une femme, « cachés sous terre dans l’obscurité. »

Ville comptant quelque 25 000 résidents en temps normal, Debaltseve n’a désormais plus que quelques milliers d’habitants. La majorité des résidents ont fui pendant l’été, certains avant même que les combats ne commencent dans cette zone ; d’autres sont partis à l’automne, et le nombre d’évacuations a très fortement augmenté ces deux dernières semaines.

Mais alors que certains faisaient la queue pour monter à bord de bus qui les emmèneraient en lieu sûr, d’autres voulaient catégoriquement rester.

« Où pourrais-je aller ? » est une question que j’ai entendue plusieurs fois. « Je n’ai nulle part où aller. »

Parmi les personnes se trouvant à Debaltseve figurent les plus âgés, les plus pauvres et ceux dont la situation est la plus désespérée, qui se raccrochent au peu qu’ils ont. La plupart des habitants plus aisés et disposant d’autres solutions sont partis depuis longtemps. Si j’ai vu des familles et des jeunes enfants à Debaltseve, ils étaient largement surpassés en nombre par des retraités, en particulier des veuves, qui ont de très faibles revenus et peu d’épargne.

« Nous ne voulons pas abandonner notre maison », a dit une femme, expliquant pourquoi elle et son époux étaient restés. « C’est tout ce que nous avons. » Pourtant la maison en question n’a pas échappé aux pilonnages, son toit est endommagé et ses fenêtres sont cassées, et ils vivent tous les deux dans un abri anti bombes du quartier.

La mort frappe de manière extrêmement arbitraire ceux qui restent. Anna Korennaya, une veuve de 50 ans, est sortie pour essayer d’aller chercher de l’eau un après-midi, et a été touchée par des éclats d’obus juste après avoir quitté son immeuble.

« C’était calme », m’a dit un témoin à propos de cette attaque à la roquette, « et puis il y a eu un fort retentissement. Je suis tombé, j’ai couru me réfugier à l’intérieur, et quand je suis sorti, après la fin de l’attaque, j’ai trouvé son corps à terre. »

La mère d’Anna Korennaya, âgée de 75 ans, effondrée, n’avait pas les moyens de lui offrir des funérailles. « Nous n’avons rien », m’a dit cette dame. « Nous avons payé les obsèques à crédit. Nous devons de l’argent aux fossoyeurs. »

Ces dernières semaines, les décès ont continué à se multiplier à Debaltseve. Lidia Tarakanova, âgée d’une cinquantaine d’années, a été tuée par des éclats d’obus la semaine dernière. Leonid Tsymbal, une cinquantaine d’années, Natalia Lipovskaya, 59 ans, et Alexander Bronitsky, 37 ans, sont également parmi ceux qui ont perdu la vie récemment.

Le directeur de la morgue la plus proche encore en fonctionnement, à Artemovsk, a déclaré qu’il était choqué par l’augmentation du nombre de victimes civiles qu’il voyait passer. Celles-ci, a-t-il dit, incluent des enfants qui avaient à peine un an, et ont presque toutes été tuées par des éclats provenant d’obus de roquettes et de mortiers. Il a également déclaré que les personnes âgées mourraient plus fréquemment de crises cardiaques, de pneumonie et d’autres maladies, en raison de la pénurie de médicaments et de la difficulté à obtenir des soins.

Beaucoup se sont rendus à la gare de la ville de Sloviansk, où j’ai vu des bénévoles servir un repas chaud à des personnes évacuées de Debaltseve avant que celles-ci ne soient relogées dans d’autres villes. Non loin, dans une salle d’attente bondée, des personnes faisaient la queue pour obtenir des tickets gratuits vers Kiev et d’autres destinations.

« Nous nous faisions bombarder – trois maisons de ma rue ont été touchées hier », a déclaré une veuve de 76 ans lorsque je lui ai demandé pourquoi elle avait quitté la ville. « Et nous n’avions plus d’eau, plus d’électricité ni de chauffage dans notre maison depuis un mois. Il fait trop froid pour survivre sur place. »

Valentina Chaika, 65 ans, a déclaré qu’elle avait passé un mois dans le sous-sol de son immeuble avant de fuir la ville. « Il n’y a plus de fenêtres dans mon appartement », a-t-elle expliqué.

Comme d’autres à qui j’ai parlé à Sloviansk, Valentina ne savait pas où elle irait ensuite. Elle se demandait également quand elle pourrait retourner chez elle, le cas échéant.

Compte tenu de la sévérité des combats en cours, il est loin d’être certain que la ville soit apte à accueillir ceux qui souhaitent revenir.

Note : La version anglaise de ce billet de blog a également été publiée sur The World Post.





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