mardi 16 décembre 2014

Ukraine orientale - Des habitants abandonnés

Par Krasimir Yankov, de l’équipe Ukraine d’Amnesty International

Il n’est pas facile de se rendre à Louhansk en ce moment. Il faut soit traverser le front et risquer de se faire tirer dessus si on vient du nord, ou faire un détour long de huit heures en passant par le sud et la « République populaire de Donetsk » autoproclamée, qui est aux mains de séparatistes pro-Russes. J’opte pour la seconde solution et, après m’être rapidement acquitté des démarches administratives auprès des autorités de fait à Donetsk, mes compagnons et moi-même nous mettons en route.



Traverser le Donbass, la région minière de l’Ukraine orientale, a toujours été une expérience très particulière. Les paysages sont composés de champs plats ondoyants et gris parsemés d’amas de scories provenant de mines alentours, se dressant ça et là contre le ciel. L’hiver, déjà bien installé, ajoute à la morosité avec ses températures négatives et la glace qui recouvre les quelques maisons devant lesquelles nous passons. Mais au bout d’un moment je commence à remarquer quelque chose d’encore plus sinistre, l’absence totale de gens dans les rues.
La région a déjà subi six mois de combats entre les forces contrôlées par Kiev et les séparatistes pro-russes. Au moins 4 707 personnes sont mortes, selon les derniers chiffres publiés par les Nations unies, mais il est possible que le pire soit encore à venir, la région glissant peu à peu vers une situation de blocus économique.

Les choses se sont aggravées après que Kiev a décidé le mois dernier de couper cette région du système financier ukrainien, interdisant dans les faits toutes les activités bancaires et suspendant le paiement des salaires, des retraites et des allocations. De plus, des infrastructures médicales et énergétiques ont été détruites dans le cadre du conflit tandis que les services sociaux sont quasiment absents depuis le retrait du gouvernement ukrainien des régions de Donetsk et de Louhansk.

Les autorités de fait à Louhansk, nichées dans l’ancien bâtiment de l’administration publique - désormais pompeusement renommé Maison du gouvernement - ont tôt fait de m’assurer que tout est en ordre. L’aide humanitaire est distribuée par le biais d’un réseau étendu de bénévoles, 38 services de soupe populaire ont ouvert à travers les zones de la région de Louhansk contrôlées par les séparatistes, et personne, m’assure-t-on, n’est exclu. Mais ils se dépêchent d’ajouter que plus de 60 % des habitants sont entièrement dépendants de l’aide humanitaire pour leurs besoins quotidiens de base.
Je décide d’aller seul voir si ces déclarations sont exactes.

L’internat scolaire professionnel de Louhansk pour enfants handicapés est un bâtiment de deux étages discret du quartier de Vostochniy, qui a été le théâtre d’affrontements cet été. Une centaine d’enfants souffrant de handicaps mentaux, d’infirmité motrice cérébrale et d’autres maladies graves vivent dans cet établissement, qui fait également office d’atelier et présente les œuvres créées par les élèves.

« Grâce à dieu, nous avons toujours été en mesure de servir trois repas chauds par jour, même au plus fort des combats », me dit une dame membre de l’équipe de direction, me demandant de garder son identité secrète. « Mais nous aimerions voir certaines améliorations. Nous avons rarement du poisson, cela fait des mois que nous n’avons reçu aucun produit riche en calcium », ajoute-t-elle.

L’école accueille aussi un des centres de distribution d’aide humanitaire qui ont ouvert à Louhansk après l’arrivée du premier convoi humanitaire russe fin août. En ce moment, il n’y a pas grand chose à distribuer, parce qu’aucune denrée alimentaire n’a été livrée depuis septembre, et des fonctionnaires locaux expliquent que les derniers convois en provenance de Russie ne contenaient que des matériaux de construction. Mais les bénévoles ne restent pas les bras croisés.

« Nous avons une liste de 870 adresses où les résidents ne peuvent pas quitter leur domicile seuls. Alors maintenant nous leur rendons visite, nous les aidons à aller chercher leur pension de retraite ou d’invalidité, afin qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas seuls », explique Inna Ugolnikova, une bénévole d’une cinquantaine d’années dont le sourire éclatant est ourlé de rouge à lèvres rouge foncé.

De nombreux travailleurs sociaux ont suivi les instructions de Kiev et quitté la zone pendant l’été après le début des affrontements, laissant ni plus ni moins les personnes les plus vulnérables livrées à elles-mêmes. « Nous n’avons pas eu d’électricité pendant près de deux mois et ces personnes âgées et handicapées étaient cloîtrées chez elles, complètement seules. Alors quand nous leur avons rendu visite pour la première fois elles ont fondu en larmes », a ajouté Inna Ugolnikova.

Alors que nous quittons Louhansk, un marché se tenant le long du boulevard Budyonnoho attire mon attention. Il paraît très étendu pour une ville en état de siège. Des dizaines de personnes sont alignées dans la boue et la glace fondue, à présenter leurs articles sur des feuilles de papier ou de plastique.

Des passants jettent un œil gêné aux biens ainsi présentés : des montres, des habits, des conserves de légumes au vinaigre, de vieilles cassettes audio et vidéo. Soudain, il devient clair qu’il s’agit d’un marché aux puces, où chacun a apporté tout ce qui n’était pas essentiel à son foyer, dans l’espoir d’en retirer un petit quelque chose. Puis nous continuons à faire chemin vers un village voisin.

Novosvitlovka n’est qu’à une vingtaine de minutes de Louhansk en voiture, mais on se croirait sur une autre planète. Le paysage lunaire est semé de cratères, on voit des tanks carbonisés dans presque toutes les rues et quelques très rares maisons ont échappé aux pilonnages. L’église à l’entrée du village a également subi des dégâts. Dans la courette, deux hommes s’efforcent de ressouder ce qui ressemble à une structure de soutien pour le dôme de l’église.

À côté d’eux se tient Iryna Tchernyakova, 60 ans, une bénévole qui enfile un épais manteau noir pour se protéger du vent glacial. « Je fais le tri de ces habits-là, qui sont donnés par des gens du village pour ceux qui ont perdu leur domicile. Il n’y a rien d’autre que je puisse faire à l’heure actuelle », me dit-elle.

Plus loin dans la même rue, devant la carcasse calcinée de l’ancienne Maison de la culture de Novosvitlovka, deux autres femmes indiquent qu’elles n’ont pas reçu leur pension ces cinq derniers mois. « Personne ne nous a informés de rien, personne n’a essayé de nous contacter », ont-elles déclaré. « Nous sommes affamés », a ajouté l’une d’elles, une lueur de panique dans les yeux.

Le crépuscule tombe plus tôt en hiver et, peu après 16 heures, il est l’heure pour moi de partir. Sur le trajet du retour, je ne peux m’empêcher de penser à quel point la situation est différente à Louhansk et à Novosvitlovka. Et si je n’ai relevé aucun élément étayant les affirmations selon lesquelles des gens meurent de faim, certaines zones de l’Ukraine orientale semblent effectivement se diriger vers une catastrophe humanitaire.

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