jeudi 9 octobre 2014

«Pour que les voix de la Russie libre continuent de se faire entendre»

© Yulia Orlova/HRC Memorial
En Russie, nous avons toujours payé cher, très cher, chaque mot exprimé : la servitude sous les tsars pour ceux et celles qui osaient distribuer des tracts subversifs ; l’internement dans des camps de travail ou des asiles d’aliénés pour les personnes coupables, sous le régime soviétique, d’avoir utilisé le système clandestin du samizdat pour faire circuler des textes entre lecteurs ou raconter des blagues à caractère politique. 



Il y a actuellement dans ce pays, parmi les gens qui sont au pouvoir, des individus qui ont commencé leur carrière au KGB, en réprimant sans état d’âme la liberté d’expression et de pensée. Profondément impliqués dans la guerre en Ukraine, ils multiplient aujourd’hui les actes de cruauté, sans le moindre scrupule.

Aujourd’hui, des hommes et des femmes sont roués de coups, tués, embarqués dans des fourgons de police, condamnés à des peines de détention administrative ou traînés devant les tribunaux pour avoir critiqué le Kremlin, soutenu l’Ukraine ou fait usage de symboles qui déplaisent. Des journalistes sont victimes de violentes représailles, des sites Internet sont bloqués et les autorités cherchent à imposer un contrôle total des réseaux sociaux.

Tandis que les chaînes de télévision d’État se répandent en propos appelant à l’intolérance, ceux qui osent, en toute indépendance, formuler des critiques et rappeler des vérités qui dérangent sont accusés de pratiquer des « discours de haine », passibles dans certains cas de poursuites judiciaires.

Les pouvoirs publics invoquent hypocritement l’intérêt des enfants, qu’il faudrait protéger de certaines informations dangereuses. Un prétexte qui permet de tout interdire, depuis certains dessins animés populaires, qualifiés de documents de « propagande », jusqu’à des articles de Wikipédia.

Alors qu’il joue la carte du séparatisme dans l’est de l’Ukraine, le Kremlin se montre extrêmement nerveux lorsque l’on s’avise de vouloir discuter des droits des régions russes. Une loi a d’ailleurs été adoptée pour sanctionner pénalement les personnes qui se rendraient responsables d’« appels au séparatisme ». Le projet de « Marche pour la fédéralisation de la Sibérie », lancé par un petit groupe de militants, a entraîné un vaste mouvement de censure qui a frappé de nombreux sites Internet. Une militante s’est retrouvée en prison pour une initiative similaire dans la région du Kouban.

Le publiciste Boris Stomakhine purge actuellement sa deuxième peine d’internement en camp pénitentiaire, pour des articles parus sur Internet, dans lesquels il critiquait ce qu’il appelle la politique impériale de Poutine. Il a été condamné pour « appels au terrorisme ».

Une loi interdit désormais toute interprétation de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale non conforme à la version officielle.

Les législateurs adoptent depuis des années des lois plus démentes les unes que les autres, tandis que la police, le parquet et leurs alliés déploient une activité fiévreuse qui frise les limites de l’absurde. Une loi inapplicable obligeant les blogueurs les plus lus à se faire enregistrer auprès des services de l’État a été votée, et les internautes ordinaires font l’objet de pressions constantes. On peut être convoqué pour un interrogatoire pour des commentaires mis en ligne ou pour avoir transféré, voire simplement tagué des vidéos.

Certains journalistes partent s’installer à l’étranger : le rédacteur en chef de Lenta.Ru est actuellement en train de mettre en place à Riga, la capitale de la Lettonie, un nouveau site d’informations destiné à un public russe. Les usagers apprennent à débloquer l’accès à certains contenus (notamment à notre site, Grani.Ru), et on voit fleurir des formes remarquables d’art politique et de militantisme artistique.

Grani.Ru est bloqué depuis six mois déjà en Russie, pour avoir « appelé à participer à des manifestations de masse non autorisées » – pour reprendre les termes employés par les services du procureur pour qualifier nos articles sur certaines manifestations de soutien aux prisonniers politiques.

Pourtant, nous continuons à publier au même rythme, en lançant constamment de nouveaux sites miroirs destinés à nos lecteurs russes et en renforçant notre présence sur les réseaux sociaux.

En réaction, Roscomnadzor, l’organisme russe de régulation des médias, a mis sur la liste rouge plus d’une quarantaine de nos sites miroirs. Si nous avons perdu tous nos procès intentés devant les tribunaux russes pour lever le blocage de nos sites, nous n’avons pas perdu notre public. Nous ne renonçons pas à résister et à publier. Pour nous, il est essentiel que Grani continue d’être une plateforme de débats libres et un symbole de résistance civile. L’expérience que nous avons acquise en matière de contournement de la censure devrait également être utile à l’avenir à d’autres publications en ligne en butte à des manœuvres de blocage.

Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que les voix de la Russie libre continuent de se faire entendre.

Bien que l’espace laissé à la liberté d’expression se rétrécisse rapidement, nombreux sont ceux qui, en Russie, disent ce qu’ils pensent. Du 6 au 12 octobre, les militants d’Amnesty International sont à leurs côtés, solidaires, pour une semaine d’action destinée à montrer aux dirigeants russes que le reste du monde ne se taira pas. Agissez et informez-vous plus en détails en vous rendant sur www.amnesty.org/Speak-Out-Russia

Ce billet de blog a été publié dans un premier temps par Radio Free Europe.


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Working to protect human rights worldwide

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