lundi 20 janvier 2014

SYRIE : Le siège de Talbiseh. Premières manifestations en solidarité avec les habitants de Daraa

L’histoire du début des manifestations à Talbiseh et de l’assaut de la ville à travers les yeux de Riad, réfugié syrien au Luxembourg.

La ville de Talbiseh se trouve à environ 12 km au nord de Homs en Syrie. Elle est située sur la route internationale reliant Damas à Alep.



Talbiseh est la première ville de la province de Homs dans laquelle les manifestations contre le régime syrien ont commencé. Ainsi, le 25 mars 2011, ses habitants ont manifesté en solidarité avec les habitants de Daraa, la première ville syrienne qui s’est soulevée le 18 mars 2011 pour protester contre l’arrestation de 4 écoliers qui avaient écrit sur des murs des slogans favorables à la révolution égyptienne. Cette première manifestation à Talbiseh s’est déroulée pacifiquement et sans aucun problème.  

Le 1er avril 2011, la population de Talbiseh a de nouveau manifesté pour demander l’arrêt des tueries à Daraa. Cette deuxième manifestation a été accompagné d’affrontements avec la police et les forces de sécurité qui se sont soldés par la mort d’un des enfants de la région - Samer Houazri. Il a été la première victime de la province de Homs.

Ce meurtre a marqué le début d’une révolution massive mobilisant les habitants de la ville et des villes avoisinantes. Le mouvement populaire a commencé à se mettre en place tous les vendredis.

Le 16 avril 2011, la veille du Vendredi de l’évacuation, un jeune homme de la ville est mort de la main des hommes de sécurité qui erraient dans les rues de la ville de manière provocatrice et tiraient des coups de feu de manière désordonnée.

Le jour de la Fête de l’évacuation, le 17 avril 2011, des milliers d’habitants de la ville et des villes avoisinantes sont sortis dans les rues pour lui rendre hommage.

A leur retour, ils ont été surpris par les canons et les hommes de l’armée et de la sécurité syrienne qui se trouvaient aux abords de la ville à l’entrée sud sur la route internationale. Les habitants ont tenté en vain de dissuader les militaires d’intervenir - des coups de feu ont été tirés sur les jeunes de la ville. Une tuerie a eu lieu au cours de laquelle quatre jeunes gens sont morts et des dizaines d’autres ont été blessés.

Les hommes de la sécurité ont essayé d’enlever les blessés ou de les arrêter. Ils ont également interdit aux ambulances de transporter les blessés vers les hôpitaux voisins.

Certaines des victimes ont été soignées dans les maisons et dans le dispensaire de «l’Association de l’aumône » situé à Talbiseh et géré par des médecins de la ville.

Grâce à des appels SOS envoyés par le biais de téléphones portables et d’autres moyens de communication, des enfants des villages voisins et des quartiers proches de Homs, se sont précipités à la rescousse des habitants de Talbiseh. Ceci a empêché que la tuerie ne prenne plus d’ampleur et a permis d’isoler les hommes de la sécurité qui ont fini par se déployer à la périphérie de la ville.

Le Vendredi saint, le 22 avril 2011, la ville de Talbiseh a été encerclée et coupée de tous les moyens de communication terrestres et cellulaires. Plusieurs victimes sont tombées ce jour-là sous les tirs lourds et désordonnés des francs-tireurs.

Le Vendredi du défi, le 6 mai 2011, les habitants assiégés de Talbiseh ont à nouveau fait l’objet d’une tuerie au cours de laquelle un nombre de personnes de la ville et des villages voisins (Ter-Mala, Ghantou) ont trouvé la mort.

Les semaines suivantes, le mouvement des arrestations a progressé à Talbiseh et dans les villages voisins. Des chars de l’armée syrienne sont entrés de tous les côtés de la ville de Talbiseh - déambulant dans ses rues et bombardant les réservoirs d'eau qui fournissent de l'eau potable aux habitants. Beaucoup de maisons et magasins ont été bombardés dont un magasin de bombonnes de gaz qui, s’il avait explosé, aurait causé une catastrophe dans le quartier.

La plupart des femmes et des enfants se sont réfugiés dans les champs et les jardins environnants, tandis que les jeunes gens de la ville ont continué leurs grèves diurnes et leurs manifestations nocturnes.

L’assaut de la ville de Talbiseh
Le 29 mai 2011 à quatre heures du matin, l'électricité a été coupée dans la ville de Talbiseh et les habitants se sont aperçus qu'il n'y avait aucune circulation sur la route internationale. Etonnés et apeurés, ils sont sortis de chez eux. Au même moment, les chars et les soldats de l'armée coupaient la route de Homs à Hama et déviaient la circulation par l'autostrade d'Al Salamiya.

A cinq heures du matin le 29 mai 2011, l'armée a commencé à s’approcher de la ville de Talbiseh et les habitants ont entendu des tirs de balles et de roquettes intenses. Une guerre extrêmement bruyante a commencé. Les tirs ont provoqué de gros dommages aux habitations qui se trouvaient au bord de la route internationale. Peu après, les tirs se sont interrompus et les habitants ont vu de nombreuses voitures blindées se diriger vers la ville d’Al-Rastan. Venant du Nord, les voitures blindées se déplaçaient sur la route de la province de Hama en tirant sur toute la région.

Alors que les chars arrivaient à Al-Rastan afin d’empêcher ses habitants d’y sortir, des véhicules blindés du type BRDM sont entrés dans la ville de Talbiseh et des missiles ont commencé à tomber sur tout. Les gens ont vécu une journée horrible. Il y a eu beaucoup de blessés car tout ce qui était sur les routes bombardées devenait une cible.

Les habitants ont tenté de secourir les blessés et de mettre à l’abri les tués mais les tirs étaient si nombreux que les blessés et les morts sont restés de nombreuses heures sur les routes et les places de la ville. Ils en ont été enlevés avec difficultés.

Ceux, qu’on a pu secourir, ont été amenés au dispensaire de l’ « Association de l’aumône ». Plus tard dans la journée, les hommes de la sécurité ont envahi le dispensaire et ont tué tous les blessés qui s’y trouvaient. Dès lors, l’armée et la sécurité ont commencé à tirer sur tout ce qui s’approchait du dispensaire.

Le centre de secours a alors été transporté dans les deux mosquées de la ville, Al-Qalaa et Moustapha, où on essayait d’alléger la peur des femmes et des enfants en organisant des manifestations festives. Mais, les bombardiers de l’armée ont ensuite tiré sur les deux mosquées.

La mosquée Al-Qalaa a subi beaucoup de dommages alors qu’il s’agit d’une mosquée historique qui remonte à plus de deux cents ans. La mosquée Moustapha, quant à elle, a été touchée par une roquette.

Peu après, l’armée, suivie par des hommes de la sécurité et des membres de la milice, ont envahi tout le centre-ville et les villages voisins. Ils ont monté des barrages de sécurité afin de séparer les habitants des différentes parties de la ville les uns des autres. Certains habitants ont tenté de transporter les blessés vers les régions avoisinantes à travers de petits chemins agricoles qu’ils connaissaient.

L’armée et les hommes de sécurité ont alors coupé les routes extérieures menant à Talbiseh par l’Est, mais les espaces étant très vastes, plusieurs habitants ont réussi à fuir la ville. Ceux qui sont restés ont été arrêtés et emprisonnés. La plupart des arrestations ont eu lieu dans la partie sud de la ville de Talbiseh.

On a commencé à détruire la ville de Talbiseh maison par maison. Des tireurs d’élite ont été déployés sur les toits des bâtiments d’Etat et sur les hauts bâtiments de la rue Al Karameh, la principale rue commerçante de la ville située au Nord de Talbiseh. Ainsi, ils pouvaient tirer sur tout ce qu’ils voyaient.

Des milices sont entrées dans la ville pour saccager et piller des magasins d’orfèvrerie, des boutiques de chaussures et de vêtements, des épiceries et d’autres magasins.

Elles ont perquisitionné des maisons et ont détruit les provisions de nourriture de leurs habitants afin d’affamer la population. Elles ont même volé les pharmacies et ont détruit leur stock afin d’empêcher que l’on soigne les blessés et les malades.

Le premier à être tué le jour de l’assaut, était l’ingénieur Ahmad Slimane al Dahik qui a risqué sa vie pour filmer ce qui se passait dans la ville de Talbiseh. D’ailleurs, l’unique vidéo qui est parvenue aux médias était celle tournée par Ahmad.

Ils l’ont diffusée quotidiennement pendant cette période-là. Après cela, la famille d’Ahmad a été emprisonnée, sa dépouille a été enlevée, son frère qui photographiait son corps a été emprisonné ainsi qu’une famille qui tentait de lui porter secours lors de son arrestation.

Ce même jour, un jeune lieutenant, Bassm Tlas, a tenté de sécuriser le passage d’un bus rempli d’écoliers venant d'Al Rastan mais on leur a tiré dessus avec un char qui patrouillait sur le pont de Talbiseh. Bassam et un des enfants dans le bus, la fillette Hajer Al Katib ont été tués. Les autres enfants ont été touchés par diverses blessures.

Les informations étaient contradictoires quant aux identités et au nombre des victimes compte tenu des troubles et le fait que les gens étaient séparés les uns des autres par les barrages de sécurités. Les journaux d’information ont fait état de nombreuses victimes au sein de la population de la ville. Certains ont été enlevés, d’autres ont été blessés et d’autres encore étaient devenus des corps sans vie.

A la fin de la journée, les habitants des villages à l’est de Talbiseh sont venus en aide aux habitants de la ville et ont amené avec eux les premiers secours. En fait, ils n’avaient que de la gaze médicale et quelques médicaments de secours de base mais ils ont pu toutefois sauver environ cent cinquante blessés qui se trouvaient dans les rues.

Malgré le siège suffoquant, les habitants de Talbiseh ont poursuivi leurs manifestations nocturnes. Les soirs, l'armée se repliait pendant un court moment vers les abords de la ville mais les tirs et les bombardements reprenaient à différents moments de la nuit pour empêcher les gens de manifester.

Les rangs de l'armée soutenus par les hommes de la sécurité et les milices ont tout mis en œuvre pour s’emparer de la région de Talbiseh. Les arrestations violentes touchaient les petits et les grands. Des dizaines d'enfants ont été arrêtés. Les nouvelles faisaient état de 700 détenus.

Les miliciens et les hommes de la sécurité ont poursuivi la destruction et le pillage des maisons. La plupart des maisons détruites et pillées le 29 mai 2013 se trouvaient au bord de la route internationale et dans quelques secteurs à l'intérieur de la ville.



Le matin du 30 mai 2011, les bombardements ont repris violemment sur la ville et ses maisons de manière aléatoire et synchronisée avec des tirs de coups de feu d'armes diverses. L'armée, les hommes de la sécurité et les miliciens se sont déployés dans les régions voisines de Talbiseh ainsi qu’à l’intérieur de la ville elle-même. Ils ont arrêté tous ceux qu'ils trouvaient dans les maisons, qu'il s’agisse d'un jeune, d'un enfant ou d'un vieillard et les ont emprisonnés dans les écoles de Talbiseh le soir de ce même jour.

Des témoins ont rapporté que les forces gouvernementales ont demandé aux prisonniers de s’allonger par terre et les soldats ont marché sur leurs corps. Certains d'entre eux emmenaient les prisonniers sur la route internationale et les humiliaient de toutes les manières possibles, en leur marchant sur la tête, en les insultant et en les frappant.

Avant le coucher du soleil ce même jour, l'armée s'est retirée aux abords de la ville. Les tirs et les bombardements se sont arrêtés. Un calme étrange est revenu sur la région. Les miliciens et les hommes de la sécurité ont commencé à nettoyer les dommages qu'ils avaient faits dans la rue Al Karameh.

Ils ont cassé les verrous des magasins et les ont ouverts afin que la télévision El Dounia et autres chaînes syriennes officielles viennent filmer l'état de sécurité. Le père de l'une des victimes a été forcé de dire devant les caméras qu'il y avait des bandits armés à Talbiseh. Plus tard dans la soirée, les bombardements et les coups de feu aléatoires sur la ville ont repris.

Selon les chiffres collectés par les habitants, le nombre de prisonniers a atteint au cours des deux premiers jours les 1500. Certains ont été emmenés hors de Talbiseh et d'autres ont été emprisonnés dans les écoles après la transformation de ces dernières en prisons.

Le troisième jour de l’assaut, le 31 mai 2011, l'armée a continué à encercler la ville. Elle a interdit aux familles d'enterrer les morts dans des tombes communes et a tiré sur les processions mortuaires afin qu'il y ait encore plus de blessés et de victimes. Elle a interdit aux habitants de secourir les blessés et la plupart d’eux ont été enlevés. Les arrestations se sont poursuivies.

Les tireurs d'élite ont continué à tirer sur les réservoirs d'eau situés sur les terrasses des maisons après avoir coupé l'eau et l'électricité au cours des deux jours précédents. Les communications étaient déjà coupées depuis plus d'un mois et demi.

L’armée a fermé les boulangeries et a interdit aux boulangers de fabriquer du pain. Elle a également empêché que le pain arrive des régions voisines. Les miliciens et les hommes de la sécurité ont continué à casser les nombreux magasins et à brûler les voitures et les maisons privées.

Selon les habitants et les activistes de la ville, une des pires choses est arrivée le 1er juin quand les forces de la sécurité ont perquisitionné la maison de la famille Khatib à Talbiseh. Elles ont arrêté les hommes et elles ont enfermé à clé les 15 femmes et les 20 enfants de la famille dans une des pièces de la maison. Après, on a mis le feu à la maison. Les habitants sont tout de suite arrivés à leur secours et ont dû détruire le mur de la pièce qui donnait sur l'extérieur pour sauver les personnes enfermées, à la limite d'asphyxie.

Talbiseh le 22 novembre 2013
Suite à l’assaut, la ville de Talbisseh s’est retrouvée encerclée par l'armée et des dizaines de barrages de sécurité ont été mis en place dans les rues. Des mercenaires ont coupé les routes menant à la ville et ont séparé les rues les unes des autres. Faire entrer ou sortir de la nourriture et du bois de Talbiseh a été interdit.

Deux ans et demi après l’assaut de Talbiseh, la ville est toujours assiégée. Pendant les derniers 30 mois, les habitants ont fait l’objet de toutes sortes de harcèlements, d’assassinats et de détentions aléatoires. Diverses armes lourdes ont été utilisées pour détruire la ville. En raison du siège, la ville est en manque de nourriture et avec l’arrivée de l’hiver les habitants ont besoin d’urgence de gaz et de mazout afin de pouvoir se chauffer et cuisiner. Il y a également un manque important de médicaments. Malgré ces conditions difficiles, les habitants de la ville poursuivent leurs manifestations.

Toutes les informations mentionnées s’appuient sur des documents et des témoignages fournis par les habitants de la ville de Talbiseh.
 

Cet article ne représente pas la position d’Amnesty International.

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